Sylvie Nay – TSTA – Le cinquième i de la vie

LE CINQUIEME I DE LA VIE

 

«Le poids des mots et le choc des images !» Le confinement, a commencé pour moi par le choc des mots et le poids des images qu’ils faisaient naître. Ce forum me donne l’occasion de partager une réflexion, une pensée de clinicienne sur l’impact d’un discours comme celui mené en France aujourd’hui.

 

Le 16 mars 2020, le Président de la République déclarait : «Nous sommes en guerre. En guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là invisible, insaisissable, qui progresse et cela requiert notre mobilisation générale. Nous sommes en guerre. Toute l’action du gouvernement et du parlement doit être désormais tournée vers le combat contre l’épidémie. De jour comme de nuit, rien ne doit nous en divertir.» En 28 secondes et 67 mots, les esprits étaient frappés par ce «nous sommes en guerre» répété encore quatre fois dans les quatre minutes suivantes assorti de la promesse que «la nation soutiendra ses enfants».

 

Le Président précise qu’il ne s’agit pas d’une guerre à proprement parler puisque l’ennemi n’est ni une armée, ni une nation, donc sans intentionnalité belliqueuse. Pourtant les mots et le ton martial du discours, (r)avivent des peurs individuelles et collectives et ont, je pense déclenché un phénomène de panique dont je ne suis pas certaine qu’à l’heure où j’écris (fin juillet) nous soyons collectivement sortis.

 

Des images de guerre viennent d’autant plus facilement que, dans notre quotidien, sont mis en place un système de «laisser passer» assortis de contrôles (on parle de check-points), des files d’attente s’allongent devant les commerces, des villes instituent des couvre-feux. Des images de Science Fiction aussi. Remonte dans ma mémoire Alien 1. Effraction dans un vaisseau spatial d’un huitième passager, forme de vie inconnue, incontrôlable, en perpétuelle mutation qui devient de plus en plus forte. La bande son est « paniquante », comme l’a été, de mon point de vue, le travail des grands médias pendant la période de confinement. Il n’est plus question que du Corona Virus. Des chiffres bruts sont diffusés heures après heures. «Gestes barrières» et «distanciation sociale» deviennent l’incessant refrain.

 

Quel stress, voire quel traumatisme nous avons collectivement vécu sans que cela ait semblé être pris en compte. Sauf à nous exhorter à ne pas paniquer, comme le fait à quatre reprises le Président de la République le 16 mars. Ce qui peut être… paniquant.

 

Dès le début du confinement, je repère que certains de mes clients ne sont plus dans une pensée Adulte A2. Comme si la pensée était confisquée. Et moi-même, où en suis-je ? J’avais déjà soulevé cette question dans mon article « L’homme sans visage » paru en 2011 dans l’AAT n°139 «Peur de mourir, Peurs de vivre». En partant de l’explication de Jean-Pierre Dupuy sur le phénomène de panique de groupe et à partir de la différence faite par Carlo Moiso du Parent parental et du Parent social, j’y fais l’hypothèse d’un circuit du sentiment parasite social. Aujourd’hui, cela me permet de comprendre l’épuisement dont parlent mes clients. Le cerveau reptilien câblé pour notre survie, maintient tout l’organisme en état de haute vigilance. Les nuits sont souvent ponctuées de cauchemars. Comprendre aussi l’apparente irréductibilité d’angoisse de certains, comme ces personnes qui ne quittent pas le masque alors qu’elles sont seules au volant de leur voiture

 

Des recherches citées par Jean-Pierre Dupuy montrent que les manifestations de panique peuvent se traduire par de la destruction des liens sociaux. C’est ce que j’observe quand j’entends que des familles, des amis, des collègues sont en train de se diviser. Il faut faire «barrière» à l’autre susceptible porteur du virus et ce qui n’aurait jamais dû être nommé distanciation sociale mais distanciation physique, est bel et bien devenu distanciation sociale. D’après Camus « mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde ».

 

Concluons avec, cette histoire de Nasreddine, le fou qui était sage. Nasreddine rencontre la Peste qui lui dit se rendre à Bagdad pour tuer 1000 personnes. Nasreddine passe son chemin sans demander son reste… Quelque temps plus tard, il recroise la Peste et lui reproche de lui avoir menti. 10000 personnes sont mortes à Bagdad ! Je n’ai pas menti s’écrie la Peste, les 9000 autres sont mortes de peur.

 

Avez-vous repéré le jeu du singulier et du pluriel de l’AAT n°139 ? Parlons donc de notre peur profonde de mourir. Allons ainsi à l’encontre d’une pensée socialement induite que nous pourrions ne plus souffrir ni même mourir. Ma boussole pour avancer sur ce chemin est l’acceptation des quatre incontournables «I» de la Vie transmis par Carlo Moiso : Inadéquation de l’être humain, Injustice de la vie, Imprévisibilité du futur et Inéluctabilité de la mort. Je fais aujourd’hui le pari que cela nous aidera à vivre quelque chose de nouveau pour beaucoup : l’Intranquillité du présent.

 

Sylvie Nay-Bernard
Juillet 2020
pour le forum des AAT n°172 – Septembre 2020


  1. Souligné par l’auteur
  2. Film de Ridley Scott, 1979
  3. La panique, Le Seuil, 2003

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