Sylvie Nay – TSTA – Sur le chemin de l’autonomie… le pardon

Sur le chemin de l’autonomie… le pardon

L’autonomie est-elle une utopie ? La première réponse que j’ai apportée à cette question,
thème de ce congrès d’Analyse Transactionnelle, c’est que l’autonomie est un chemin et que
sur ce chemin, nous rencontrons inévitablement la problématique du pardon. Ce terme de
problématique est pour moi fondamental parce que le thème du pardon inspire régulièrement
des débats nombreux, contradictoires et passionnés, débats par ailleurs très intéressants à
décoder en terme d’états du moi, et qui montrent combien le sujet est loin d’être épuisé.
Encore toute jeune thérapeute, je reçus à mon cabinet une femme qui, dans son enfance, avait
été abusée sexuellement par son père, décédé depuis. L’alliance thérapeutique resta instable,
jusqu’au jour où elle put enfin nommer la blessure de s’être entendu intimer par un
psychologue le devoir de pardonner. Cette expérience fut pour moi le prélude d’un travail de
réflexions et de recherches passionnantes tant au niveau professionnel que personnel. Sur ce
chemin, je fis, il y a un peu plus d’un an, une autre rencontre déterminante : Lytta Basset,
professeur de théologie, philosophe et pasteur. Tout d’abord à travers ses écrits1, pas toujours
faciles à aborder, puis au cours de sessions lumineuses sur la compassion et le pardon. Les
expériences accumulées depuis des années, les recherches que j’avais menées sur la
culpabilité2, la dépression, le deuil3, les émotions4, la honte et le transgénérationnel5 ont
alors pris sens et forme ensemble. La toute première émergence de cette intégration fut de
formuler ma propre définition du pardon : « pardonner, c’est délier soi et l’autre du passé pour
pouvoir choisir le lien d’aujourd’hui. »
Pour cet article des actes du Congrès 2007, j’ai choisi de montrer comment chacune des trois
facultés de l’autonomie décrites par Berne6, conscience claire, spontanéité et intimité, sont
nécessaires pour dépasser les obstacles au pardon. Travail de libération et de pacification qui
ne peut se parcourir sous la contrainte d’une figure parentale qu’elle soit externe ou interne.
Les trois facultés de l’autonomie que je présente l’une après l’autre ne se succèdent pas dans
la réalité comme des étapes distinctes, elles ont plutôt tendance à s’entremêler, à s’enchevêtrer
d’une manière particulière à chaque personne, lui permettant, le moment venu, de décider de
pardonner. Chaque chemin de pardon est unique.

LA CONSCIENCE
E. Berne définit la conscience comme « faculté de voir (…) et d’entendre (…) selon sa propre
manière et non celle qui nous fut enseignée.7 ». La conscience est une phase, très importante
pour le processus du pardon.
Lever les voiles de l’oubli
On ne peut pardonner ce que l’on méconnaît : « La personne qui méconnaît croit et agit
comme si quelque aspect de soi, des autres ou de la réalité, était moins significatif qu’il ne
l’est en fait.8 ».
C’est un travail souvent douloureux mais combien nécessaire, que de conscientiser et nommer
la violence, la perversité parfois et leurs conséquences pour soi, pour sa vie, pour son
entourage. La personne engagée dans un processus de pardon ne peut pas faire l’économie de
ce travail de mémoire tant au niveau physique que psychologique et spirituel.

Le travail avec mes clients m’a permis de confirmer que beaucoup de personnes qui ont subi
des abus dans leur enfance en portent parfois de la honte et souvent de la culpabilité. Mon
expérience m’a montré que ce travail de prise de conscience passait souvent par une étape
permettant de sortir de la culpabilité malsaine, celle que les personnes éprouvent souvent,
alors même qu’elles n’ont pas commis de dommage. Parfois parce qu’elles ont été
culpabilisées directement ou indirectement. Comme cette petite fille de quatre ans qui avait
subi les agissements exhibitionnistes de son oncle parce qu’elle était « trop jolie ». Comme
cet enfant, maltraité par sa mère et ses grands-parents parce qu’il était né en 1945, « bâtard »,
d’un officier allemand. Comme ce garçonnet ayant exprimé sa colère d’être injustement puni
et dont son instituteur de père avait exigé qu’il s’agenouille devant toute la classe pour lui
demander pardon de sa réaction.
Ces processus de culpabilisation des enfants par des figures parentales permettent à ces
dernières de protéger l’image qu’elles ont d’elles même et de ne pas prendre la responsabilité
de leurs actes puisqu’ils la font porter à l’enfant. Parfois, l’enfant va de lui-même protéger
une image des parents.
Sortir de la « protection » de l’image du parent idéal
Un homme, non désiré et abandonné par sa mère lorsqu’il était enfant, s’était toujours senti
« un monstre de méchanceté ». Cette croyance lui permettait de créer l’image d’une mère
idéalisée qui l’avait aimé et par là même, de ne pas sombrer dans la dépression. Une autre
façon de faire, est de prendre sur soi la culpabilité d’actes monstrueux (auxquels l’enfant ne
sait pas, ne peut pas donner de sens) pour protéger les images qui permettent de grandir, voire
de survivre, comme en témoigne Tim Guénard dans son autobiographie où il donne la parole
au petit garçon qu’il était à quatre ans : mon père « lève son corps immense, dans un
halètement de bûcheron, et me tombe dessus, de plus en plus violemment, sans avoir besoin
d’alibi. (…) Pourtant, chaque soir, j’espère encore qu’il me prenne dans ses bras. J’espère
désespérément. Je ne peux pas renoncer à la seule image qui me permette de survivre.9 »

LA SPONTANÉITÉ
Pour E. Berne, « spontanéité signifie choix, liberté de choisir et d’exprimer ses propres
sentiments (…) Spontanéité signifie libération, libération de la compulsion à jouer des jeux, et
à n’éprouver que les sentiments que l’on vous a enseigné à éprouver.10 »
Cette recherche, qui entraîne des deuils profonds et douloureux, met immanquablement en
lumière les croyances et adaptations scénariques qui seraient mises en question par le
processus du pardon. Ne pas vouloir pardonner permet de persister dans l’un ou l’autre des
trois rôles du triangle dramatique11. Un homme bloquait son travail thérapeutique car il ne
voulait pas « rendre malheureux ses parents, qui ont déjà tant souffert avec sa sœur
handicapée ». D’autres personnes au contraire, voulaient se venger : « il ou elle va le payer ».
Une femme affirmait : « je suis marquée, et jamais un homme ne voudra de moi. » Un autre
obstacle au pardon qui peut se « jouer » aussi bien dans chacun des trois rôles du triangle
dramatique, Victime, Sauveteur ou Persécuteur, est l’exigence que l’injustice soit reconnue et
même que justice soit faite. Comme le héros d’une nouvelle de Jacques Gélat qui a décidé de
tuer sa mère : « Tuer celle qui, après la vie, n’avait su lui donner que souffrance. Il fallait bien
qu’une fois, au moins une fois, justice soit rendue.12 »
L’accompagnement favorise l’expression des émotions authentiques et permet de commencer
à donner du sens à ce qui s’est passé :

– contacter sa honte et sa peur d’autant plus refoulées que l’intégrité a été menacée au
sens où l’offense était un signe de reconnaissance négatif inconditionnel qui a blessé
la personne au niveau de qui elle est ;
– valider sa colère et son agressivité face aux dommages directs et collatéraux, face à
l’injustice, reconnaître et assumer son désir de vengeance et de représailles ;
– pleurer ce qui a été perdu (parfois son enfance), mais aussi ce que la personne n’a pas
eu : une famille saine et aimante ;

L’INTIMITÉ
E. Berne définit l’intimité « comme une relation sincère, exempte de jeux, exempte de toute
exploitation13 »
La personne reconnaît la blessure et sa souffrance, elle a parcouru un chemin de deuils, de
séparation qui lui donne une nouvelle liberté intérieure. Elle est solidaire de l’enfant qu’elle a
été, elle prend son parti, sa défense.
L’intimité, quand la personne y accède, est une étape importante, délicate qui lui permet aussi
une réélaboration de son identité. Idéalement, le pardon est transactionnel : c’est le moment
où la personne entre en contact de manière authentique avec la personne qui a eu un
comportement volontairement dommageable vis-à- vis d’elle (et/ou parfois de sa famille), afin
de « délier soi et l’autre du passé pour pouvoir choisir le lien d’aujourd’hui. » Il y a donc un
« à créer » dans cette démarche qui est toujours unique et parfois très solitaire.
A cette étape, combien est précieux le postulat de l’Analyse Transactionnelle affirmant que
« toute personne est OK » sinon comment pardonner l’irréparable, sans accepter le mystère de
chacun, sans la foi en soi et en l’autre qui permettent de sortir de l’alternative d’un côté les
bons, les mauvais de l’autre. Souvent, derrière chaque visage, on peut découvrir un être
blessé. Ainsi, Marie-Cécile Chenu, mère de François, mort d’avoir en septembre 2004 croisé
la route « de trois skinheads en mal de "casser de l’Arabe" qui, à défaut, se "firent un
homo" »14 témoigne de cette vision de la personne. Citée par une journaliste de
l’hebdomadaire La Vie, elle déclare : « Si on a bâti notre vie en disant et en croyant qu’il y a
du bon dans chaque être humain, alors on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas chez ces trois là.
Mais, cela posé, on bute encore souvent. C’est un travail intérieur incessant (…) »15.
Le pardon authentique, exempt de toute exploitation ne peut se vivre que dans la position de
vie "je suis OK/tu es OK", « intrinsèquement constructive, et par conséquent existentiellement
viable.16 », dans cette acceptation inconditionnelle de soi et de l’autre par delà les actes
inexcusables et parfois ineffaçables, acceptation pure et simple de notre condition humaine,
de notre vulnérabilité, de notre passé, de notre présent, de l’évènement. A cette étape et
souvent à leur grande surprise, il arrive que des personnes contactent de la compassion pour
l’offenseur. Ce mouvement interne, qui à la fois délie (du passé) et relie (aujourd’hui)
différemment, rétablit chacun dans sa dignité. Je rends ici la parole à Marie-Cécile Chenu :
« Jusqu’au procès, les assassins n’avaient pas de nom. Je disais "ceux-là, les trois, les
assassins". Aux Assises, on les a vus, eux et leur famille, on a entendu, leur histoire et là, un
peu d’humanité est passée. Je redoutais ce moment, car je pressentais qu’il m’allait falloir
bouger. Je n’en avais pas envie, mais nous n’avons pas pu faire autrement.17 »

EN GUISE DE CONCLUSION
Finalement, sur le chemin de l’autonomie… le pardon ou sur le chemin du pardon…
l’autonomie ?
Voilà le questionnement auquel je me suis confrontée à l’issue de cette réflexion. Ma réaction
a été d’enlever tout simplement le "?" et le "ou" car le pardon nécessite l’autonomie et
l’autonomie a besoin du pardon. L’autonomie et le pardon sont deux volets, deux facettes
d'une même aspiration fondamentale de l’être humain, aspiration qu’il doit parfois aller
chercher profondément, tout au fond de lui-même. C’est là une de mes motivations profondes
dans mon travail de psychothérapeute mais également dans celui de formatrice et de coach. Je
ne terminerai pas cet article sans avoir mentionné les travaux de Jean Monbourquette18. Cet
auteur repère douze étapes19 dans la démarche du pardon qui sont des références
opérationnelles d’accompagnement que j’utilise dans ma pratique et dont je parlerai au cours
de mon atelier.
Cette femme victime d’inceste dont j’ai parlé dans mon introduction et d’autres expériences
m’ont appris une chose essentielle : intimer à une personne ou s’intimer l’ordre de pardonner,
c’est comme ordonner d’être autonome. Cette exigence peut susciter en elle de nouvelles
résistances ou accentuer les anciennes, et pire encore, ouvrir une autre blessure. On ne peut
exercer de pression sur quelqu’un à être autonome, au sens bernien du terme. Je considère
plutôt l’émergence de pardon et d’autonomie, comme des prémisses ou signes de guérison.
Finalement… autonomie et pardon sont-ils des utopies ?
Ces deux termes sont pour moi des directions. Comme l’aiguille d’une boussole indique le
nord et permet de s’orienter dans la bonne direction, ils éclairent nos choix. Ainsi pouvons
nous éviter d’emprunter les chemins « de mort ». Autonomie et pardon sont des (tensions vers
les) chemins de vie, de toute une vie, des dynamiques de paix, même si certains affirmeront
toujours que cette dernière est une utopie !

Sylvie Nay – TSTA
Août 2007
Pour les actes du Congrès d’Analyse Transactionnelle

 

1 BASSET Lytta, sa thèse publiée sous le titre, Le pardon originel – de l’abîme du mal au pouvoir de pardonner,
chez Labor et Fides en 1995 est très érudite et parfois ardue. Elle a été reprise et refondue en 1999 sous deux
titres que je n’ai pas lus : Guérir du malheur et le pouvoir de pardonner publiés chez Albin Michel. Son ouvrage
de 2006 : Au-delà du pardon – Le désir de tourner la page aux Presses de la Renaissance a reçu le prix des
librairies religieuses. Il est facile à lire.
2 NAY Sylvie, Coupable ou non coupable ?, La Lettre n°7 , Ecole d’Analyse Transactionnelle – Lyon, décembre
2005
3 NAY Sylvie, L’accompagnement du deuil, séminaires
4 NAY Sylvie, Le pouvoir des émotions, séminaires
5 NAY Sylvie, Le transgénérationnel – héritier de quel héritage ?, séminaires
6 BERNE Eric, Des jeux et des hommes – Psychologie des relations humaines, Stock, 1987, pp 193-197
7 BERNE Eric, Ibid., p193
8 MELLOR Ken, SCHIFF Eric, Méconnaissances, in Les Classiques de l’Analyse Transactionnelle, vol.2, p151
9 GUENARD Tim, Plus fort que la haine – Une enfance meurtrie : de l’horreur au pardon, Editions J’ai lu 1999,
p16
10 BERNE Eric, Ibid., pp195-196
11 KARPMAN Stephen, Contes de fées et analyse dramatique du scénario, in Les Classiques de l’Analyse
Transactionnelle, vol.2, pp68-72
12 GELAT Jacques, Rue du passage, in Le Canard en Plastic, n°2, hiver 2006/2007, p33
13 BERNE Eric, Que dites-vous après avoir dit bonjour ?, Editions Tchou, 1983, p30
14 Sarah GANDILLOT, Des parents au-delà de la haine, in La Vie n°3219 semaine du 10 mai 2007, p28.
15 Sarah GANDILLOT, ibid. p29
16 BERNE Eric, Principes de traitement psychothérapeutique en groupe, Editions d’Analyse transactionnelle,
2006, p273
17 Sarah GANDILLOT, ibid. p31
18 MONBOURQUETTE Jean, Comment pardonner ? – Pardonner pour guérir. Guérir pour pardonner,
Novalis/Bayard, 2006
19 MONBOURQUETTE Jean, Ibid. pp75-209. Les douze étapes sont : 1/ Ne pas se venger et faire cesser les
gestes offensants, 2/ Reconnaître sa blessure et sa pauvreté, 3/ Partager sa blessure avec quelqu’un, 4/ Bien
identifier sa perte pour en faire le deuil, 5/ Accepter la colère et l’envie de se venger, 6/ Se pardonner à soi-
même, 7/ Comprendre son offenseur, 8/ Trouver dans sa vie un sens à l’offense, 9/ Se savoir digne de pardon et
déjà pardonné, 10/ Cesser de s’acharner à vouloir pardonner, 11/ S’ouvrir à la grâce de pardonner, 12/ Décider
de mettre fin à la relation ou de la renouveler.

 

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