Sylvie Nay – TSTA – Petit Chaperon Rouge dans la forêt des comptes

Petit Chaperon Rouge dans la forêt des comptes

 

Colette Esmenjaud Glasman, dans le texte d’appel de ce forum, expose un des paradoxes de notre
société : « mais qu’il est donc difficile de parler d’argent ! (…) Parler d’argent a quelque chose
d’indécent dans notre société, ne pas penser à l’argent a quelque chose d’irresponsable en 2008. »1
Pourtant, nous sommes bombardés de chiffres dans les journaux, à la radio, à la télévision : tel bloc
de foie gras pour les fêtes : 2€99, le salaire d’une star du basket, hors revenus publicitaires : trente
millions de dollars par an, … Comment ne pas nous perdre dans cette forêt de chiffres ?
Colette Esmenjaud Glasman ouvre le questionnement sur la façon de dépenser en fonction de
« l’appartenance à un milieu, à un tissu social »2. Plusieurs évènements, des demandes de clients,
un courrier, m’ont stimulée à réfléchir à propos de la dématérialisation, valorisée en France, des
modes de paiement. Dans ma pratique clinique, j’ai pu constater que le paiement en espèces
(sonnantes et trébuchantes dit-on pour souligner le caractère concret de la monnaie) permet l’accès
à un niveau de conscience plus rapide « des transactions d’argent (… et des) significations liées à
l’argent pour le Parent, l’Adulte et l’Enfant de chacun des deux partenaires. »3 Alors que, dans ma
pratique libérale, en tant que membre d’une association de gestion agréée, je suis soumise à
l’obligation d’accepter le règlement de mes honoraires par chèque, je constate que des clients de
plus en plus nombreux me demandent si je prends la Carte Bleue, moyen de paiement encore plus
abstrait et donc plus difficilement représentable pour l’Enfant.
Au moment où j’ai été sollicitée pour intervenir dans ce forum sur l’argent, j’ai reçu une publicité
d’un organisme bancaire m’invitant à doter mon fils d’une carte bancaire 12/17 ans. « Conçue pour
les ados, elle séduit aussi les parents » affirmait-elle ! Il serait certainement très intéressant de faire
une étude détaillée de cette proposition. Je me contenterai de relever seulement ici que dans les
documents adressés, il est mis en avant que la possession d’une carte bancaire permet à l’enfant
d’être autonome en toute sécurité et sans risque (cinq citations) et sous contrôle des parents (trois
citations) qui ont accès à tout moment au détail des dépenses effectuées !… Voilà une vision bien
particulière de l’autonomie qui m’a fait penser au Petit Chaperon Rouge de Charles Perrault4. Une
jolie fillette y est invitée à traverser une forêt, porteuse d’une galette tout juste cuite, d’un petit pot
de beurre et coiffée d’un chaperon rouge qui ne manqueront pas d’attirer « compère le Loup qui eut
bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques Bûcherons qui étaient dans la forêt. Il
lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à
écouter un Loup » lui donna toutes les indications utiles.
Si je m’amuse à distribuer les rôles, en terme d’analyse fonctionnelle :
– compère le Loup, séducteur doté d’un appétit féroce fonctionne de manière Adulte. Il peut
symboliser l’organisme bancaire au service de son objectif, le profit5.
– les bûcherons ont une fonction de Parents protecteurs, mais à distance. Ils peuvent
symboliser les limites légales et sociales.
– la mère a un fonctionnement de Parent négligent, méconnaissant que sa fille n’est pas encore
de taille à se protéger du loup. Elle symbolise un parent qui donne à son enfant une permission6 (la
carte bancaire) tout en se déchargeant de sa protection sur une instance extérieure, la banque, qui est
à la fois juge et partie.
– le Petit Chaperon Rouge, l’Enfant confiante a qui le Loup donne rendez-vous : « « Hé bien,
dit le Loup, je veux aller voir (ta Mère-grand) aussi ; je m’y en vais par ce chemin ici, et toi par ce
chemin-là, et nous verrons qui plus tôt y sera. » »

Le Loup qui avait couru « de tout sa force par le chemin qui était le plus court (…) tira la
chevillette (..) se jeta sur la bonne femme, et la dévora en moins de rien (…) et s’alla coucher dans
le lit de la Mère-grand en attendant le Petit Chaperon Rouge. » Avez-vous déjà remarqué que les
grands-parents accueillent souvent la naissance de leurs petits enfants avec de l’argent déposé sur
un livret ? Ces mêmes petits, fins observateurs, qui concluent très tôt qu’on peut « acheter » de
l’argent avec une carte !… Si la famille est prise par la difficulté de parler d’argent alors le piège est
bel et bien en place. La fillette « quelque temps après vint heurter à la porte. Toc, toc. « Qui est là ? »
Le Petit Chaperon Rouge, qui entendit la grosse voix du Loup, eut peur d’abord, mais croyant que
sa Mère-grand était enrhumée (…) se déshabille et va se mettre dans le lit » avec le Loup, allant de
méconnaissances en méconnaissances7 : « « Ma Mère-grand, que vous avez de grands bras ! – C’est
pour mieux t’embrasser, ma fille. » » Répliques suivies par les questions bien connues sur les
jambes, les oreilles, les yeux, jusqu’à la dernière sur les dents où le Loup répond : « « C’est pour te
manger.  » Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon Rouge, et la
mangea. » Ainsi se termine la version de Perrault, sans échappatoire ! (comme peut être vécue la
situation de surendettement). Une autre version8 fait ensuite intervenir un chasseur (pouvant
symboliser le professionnel formé à la « psychiatrie individuelle et sociale9 ») qui va, avec son
couteau (symbolisant l’analyse des relations et plus particulièrement des jeux de pouvoir10), libérer
le Petit Chaperon Rouge et sa Mère-grand.

Sylvie Nay – PTSTA-C
Janvier 2008
Pour le forum du numéro 125 des A.A.T.

 

Bibliographie :

1 ESMENJAUD GLASMAN Colette, Argent, texte d’appel du forum janvier 2008 des Actualités en Analyse Transactionnelle
2 ibid.
3 ibid.
4 PERRAULT, Contes, Gallimard/folio, 1981. Toutes les citations en italique du conte du Petit Chaperon Rouge sont tirées de cette
édition, pp143-145
5 Une analyse intéressante à consulter : André COMTE-SPONVILLE, Le capitalisme est-il moral ?, , Albin Michel, 2004
6 Sur la théorie des Permissions et des Protections voir Claude STEINER, pp 348-354 de Des scénarios et des hommes, EPI, 1984
7 MELLOR Ken, SCHIFF Eric, Méconnaissances, pp151-157 de Les Classiques de l’Analyse Transactionnelle, volume 2, 1987
8 Version dont je n’ai pas trouvé la source.
9 Expression d’Eric BERNE, p9 de Analyse Transactionnelle et psychothérapie, Payot, 1971
10 Un jeu de pouvoir « est une transaction consciente ou bien une série de transactions dans lesquelles une personne tente d’exercer
du contrôle sur le comportement d’une autre personne », Claude STEINER, p111 de L’autre face du pouvoir, Desclée

 

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